– C’est le mari. Le conjoint ou le copain, ai-je dit au bout d’un moment.
– La brute, oui.
– Mais tu sais rien de leur vie !
– Mais il y a rien à ajouter ! Il la frappe. C’est tout ce qu’il y a à savoir.
– Mais qu’est-ce qui te prend aujourd’hui ? On devrait discuter au lieu de jouer aux commères. Presque un mois qu’on s’est pas vus !
J’ai avalé d’un trait ce qu’il restait dans mon gobelet et l’ai placé entre mes cuisses. Quand j’ai levé les yeux, j’ai croisé le regard du conjoint. Ça m’a surpris qu’il nous accorde de l’attention. Notre échange oculaire a perduré et je ne savais plus quoi faire. Et plus il se prolongeait, plus le marteau-piqueur dans ma tête insistait pour que j’y mette un terme. Mais je l’ai pas fait. Et sincèrement, je ne saurais dire pourquoi. J’avais pourtant envie de détourner mon champ de vision vers la droite, histoire de vérifier si Ben narguait aussi. Mais je l’ai pas fait. J’ai attendu en fixant le gars jusqu’à ce qu’il entende son fils l’appeler et qu’il en profite pour stopper l’escalade visuelle.
– Allez, on s’en va, ai-je dit en me levant.
Le gobelet vide entre mes cuisses a virevolté et touché l’asphalte. Il a roulé. Il s’est immobilisé.
Je l’ai poussé avec mon pied jusqu’à la poubelle. J’étais mal à l’aise. Une drôle de sensation picotait un endroit précis dans mon dos. Comme si la pointe effilée d’un couteau creusait ma chair.
– Excuse-moi, Raf. Ça doit être la vie de couple qui me rentre dedans.
Ben m’a rejoint et m’a emboîté le pas. J’ai bifurqué pour éviter de passer par le parc d’amusement et il ne s’est pas objecté. C’était implicite. Il avait compris. Il avait vu et a attendu avant d’aborder le sujet. Au cas où l’écho n’entraîne nos propos. Ou le vent. Ou l’intangible.
Je n’ai pas osé me retourner mais ça m’oppressait de le faire. Le conjoint nous toisait-il encore ? Ou était-il occupé avec sa famille ? En attendant, le trou dans mon dos s’approfondissait et je sentais la chaleur du sang s’en écouler. Parfaitement conscient que mon dos était aussi lisse que mes fesses.
On a traversé la rue et on s’éloignait pour la peine. J’ai ressenti un grand soulagement et Ben a tapoté mon épaule. Ça m’a fait du bien. Cet ami-là était précieux. Et en sa compagnie, mon scepticisme quant aux trucs de télépathie baissait sa garde.
– Je suis un peu trop zélé. Excuse-moi encore.
– Mais non. Tu as raison, tu sais. Mais je me mêle de mes affaires et…
– Ouais, c’est ça le problème. Les gens se mêlent de leurs affaires.
J’ai attrapé la manche de la veste de Ben pour le forcer à s’arrêter. Je m’apprêtais à partager ce qui me traversait l’esprit mais il m’a devancé.
– Les murs sont en carton dans l’immeuble où tu habites. Ne me dis pas que tu entends pas ce que font tes voisins. La fille se fait tabasser et tu ne fais rien. C’est quoi cette attitude de merde !
– Ils habitent en dessous, ai-je riposté mollement. Un plancher de bois franc nous sépare, pas un mur.
Invité(e), vous êtes à la page 5 de l'histoire.

