Ben m’a assené un coup de coude dans les côtes et j’ai sursauté de douleur. C’était une frappe bien inutile. On n’était pas engagés dans une discussion frénétique comme on aimait le faire. On était bien tranquille à siroter un café, et on regardait droit devant nous. Il était évident que j’avais aperçu la même chose que lui dans le paysage.
– Elle est vraiment belle, avait commenté Ben.
– Oui, mais elle a l’air si fatiguée.
– Stressée.
– Anxieuse.
– Effrayée.
– Endolorie.
– Il la bat.
– Il la malmène.
– Tu devrais intervenir, Rafael.
J’étais abasourdi. De plus, il avait prononcé mon prénom, comme pour actionner le levier de la trame dramatique.
– Mais qu’est-ce que tu me chantes là ?
Je n’avais pas détourné le regard et Ben non plus. La fille libérait son fils de la poussette et le déposait sur le sol et il gambadait vers les structures communes à presque tous les parcs. Elle l’observait un moment puis préparait son nid sur un banc à proximité. Elle déroulait une serviette d’un ton pastel qu’elle étendait soigneusement auprès d‘elle. Puis elle vidait un sac recyclable rempli de victuailles sympathiques. Des boissons versées dans des contenants maison, des fruits ruisselant d’après lavage, des bâtonnets de fromage taillés puis ensachés dans sa cuisine, et ce qui ressemblait à des biscottes. Elle disposait tout avec minutie et chaque fois je pensais à la maison de poupée de ma sœur et à ses minuscules accessoires, manipulés avec soin, délicatesse et amour.
Ensuite la fille pliait le sac et le rangeait dans son autre sac. Puis elle ramenait ses cheveux sur sa nuque et les attachait en un chignon duquel des mèches s’échappaient sans tarder. Pour finir ce rituel quotidien, elle allumait une cigarette et aspirait la première bouffée avec satisfaction. Comme si elle faisait d’une pierre deux coups et profitait de l’infiltration du poison dans son corps pour respirer à fond.
Tout cela était effectué sans jamais relâcher son attention portée au petit être qui grouillait avec d’autres semblables, vautré dans le carré de sable ou déployant des efforts soutenus pour grimper aussi haut que le permettait ses rêves du moment, ou simplement motivé par la compétition puérile et passagère.
Invité(e), vous êtes à la page 3 de l'histoire.

