Fiction 02

Thomas (alias Tommy)

Point tournant

Ce matin-là, on était tous à table à se partager quelques square de Mini-Wheats à la cassonade. Il y avait mes deux frères, ma soeur et moi, l’aîné, qui aurait préféré être le bébé qui dormait à l’étage avec notre mère, histoire de m’extirper de la misère de mon statut. Je n’avais pas envie de superviser ce déjeuner famélique. Je voulais fuir ces petits humains en pyjamas dépareillés qui grouillaient sur leur chaise comme des vers blancs sur des ordures.

On était quatre et il y avait trente carrés, auxquels s’ajoutait une poignée de filaments au fond de la boîte. C’était comme ça avec ce type de céréales. Certains morceaux se réduisaient à des minuscules copeaux qui pouvaient se réincarner en chapelure sucrée s’ils n’étaient pas consommés. Ils n’étaient pas très appétissants pour les enfants que nous étions. Mais trempés quelques minutes dans le lait, leur texture et leur saveur étaient exquises, surtout réconfortantes.

Ce matin-là, ils furent renversés sur la table aux côtés des carrés. Pour être soumis au décompte et fort probablement à un recomptage, car chacun de nous avait droit à une part égale sans droit de regard sur notre âge et notre condition.

Mais trente ne se divise pas par quatre et ça, même le moins scolarisé d’entre nous le savait bien.

On était un vingt-cinq décembre. On savait qu’on ne recevrait pas de cadeaux cette année-là, mais on était loin de penser qu’on n’aurait rien à manger. On avait eu droit à un panier de Noël au milieu du mois, gracieuseté de la caserne de pompiers, mais il ne restait rien de ce qui avait semblé être un oasis de victuailles sans fond. Le mirage avait duré une semaine et on avait sûrement exagéré. Ma mère était très occupée avec le nouveau-né et elle n’avait pas rationné sa marmaille. En vérité, on ne savait pas trop de quoi notre mère souffrait mais quelque chose n’allait pas. Elle n’était pas comme d’habitude.

Ça avait été confirmé lorsqu’elle m’avait parlé en privé et agi comme dans les romans d’époque que j’avais dévorés dans le cadre d’une activité en classe.

« Tu es l’homme de la famille maintenant, avait-elle dit d’un ton plutôt solennel. Je compte sur toi. »

Pour le moment, je comptais les céréales tout en repoussant les doigts inquisiteurs, et ce faisant je préparais mon discours de chef.

Tout à coup, on a tous entendu un bruit derrière la porte d’entrée. Et on a tous quitté nos chaises promptement pour se précipiter vers le son qu’on avait tous reconnu. La faim et le désir d’acquérir notre juste part de Mini-Wheats, et ce, qu’importait sa forme, se sont soudainement estompés. On était tous nourris par l’espoir que les assauts incessants qui ébranlaient la porte suscitaient dans notre coeur.

On n’attendait pas le Père Noël, ni un livreur de pizzas gigantesques. Non. Mais on avait interprété les grattements et les coups portés, et on imaginait tous que c’était notre chien qui rentrait au bercail. Notre animal adoré qui faisait l’unanimité entre nous quatre, et qui nous permettait de croire en la justice malgré notre situation précaire. Parce que Jujube nous aimait inconditionnellement et dispensait son amour également.

On se réunissait si souvent autour de lui, et notre amour les uns pour les autres irradiaient son poil noir entremêlé sans que l’on en prenne conscience. On s’aimait, mais on ne le savait pas. Mais on savait qu’on adorait Jujube.

La veille, ma mère était sortie avec lui et le bébé pendant qu’on profitait des vacances des Fêtes en s’amusant au parc. Quand on était rentrés, la mauvaise nouvelle était tombée sans préliminaires : Jujube avait échappé à la laisse et avait désobéi et une voiture l’avait écrasé et il était mort. La ville l’avait ramassé et maman avait dit : « Je suis désolée les enfants, » avant de monter dans sa chambre avec le bébé. On avait perdu l’appétit et ça avait été une bonne chose car il n’y avait pas de réveillon cette année-là.

On n’avait pas réussi à retenir toutes nos larmes inutiles. Mais dans les circonstances on s’était bien comportés. On avait regardé la télé et grignoté des biscottes pas très bonnes qui provenaient de la charité. On s’était endormis par terre et sur le sofa, comme si notre inconscient avait voulu assister à l’arrivée d’un Père Noël par une cheminée qui n’existait pas, même si on habitait un appartement doté d’un escalier.

On a joint nos mains sur la porte d’entrée, nos jointures s’agglutinant sur la poignée branlante mais fonctionnelle, et on a ouvert tous ensemble.

C’était Jujube.

Il s’est jeté sur chacun de nous, l’un après l’autre, toujours soucieux de nous réserver une juste part.

On a refermé la porte, heureux mais dubitatifs. Incrédules.

On pouvait alors diviser les céréales sans problème. On était cinq maintenant, et trente divisé par cinq égalait sa juste part en toute égalité.

Mais on n’a pas procédé tout de suite. On était silencieux. Comme sous le choc. Car ce matin-là, on a eu un choix douloureux à faire. Pas avec des mots ou des raisonnements étoffés, mon petit frère avait tout juste six ans. Mais avec notre cœur et notre intuition. Ou autre chose d’intangible et qui relevait de la perception. On ne le réalisait pas encore, mais ce choix, additionné aux multiples autres choix que l’on ferait à l’avenir, marquerait notre existence.

Alors on caressait Jujube et on lui témoignait de l’amour tout en choisissant. Tout en se demandant ce qu’il fallait croire. Car soit il existait un Dieu, et il avait ressuscité notre chien. Soit il fallait douter, et perdre confiance en la personne que nous aimions le plus au monde.

***