Invasion de domicile
Cécile s’était réveillée en sueurs.
Son sommeil était habituellement profond, peuplé de rêves et de cauchemars, et aussi d’images qui semblaient toujours tellement réelles. Aussi réelles que son triste statut de retraitée célibataire, ni laide, ni belle, mi-solitaire, mi-isolée. Aigre-douce.
Alors c’était plutôt rare que son repos était ainsi interrompu.
Elle avait senti quelque chose en ouvrant les yeux. Puis elle avait remarqué que la porte de la chambre était fermée, ce qui l’avait tout d’abord inquiétée. Ensuite, des craquements provenant du couloir avaient semé la peur dans les moindres détails de sa personne.
Elle jeta un coup d’oeil rapide vers la fenêtre. Sur le rideau immobile se dessinait la silhouette d’une fenêtre verrouillée, l’empreinte de la vitre sur laquelle se jetait la lumière blanc pur que déployait la lune.
Son regard circula dans la pièce obscure, à la recherche d’une explication. Jamais la porte de sa chambre ne s’était refermée par elle-même. Aucun objet ne jouissait d’autonomie chez elle. Même l’heure avait besoin d’aide pour avancer.
Elle rejeta les couvertures et balança ses jambes hors du lit. Elle fut surprise par la chaleur du sol. C’était la saison froide et son appartement brillait par son cachet d’antan, se démarquant par ses installations archaïques qui faisaient frissonner l’hiver et frire l’été.
Mais sa peau était moite, signe qu’elle était loin de geler. Pas étonnant que le sol ne la rafraichisse pas. Son coeur battait vite et elle était inconfortable, plutôt agitée, mais pas encore effrayée tout de même.
Elle se leva en ajustant sa robe de nuit agglutinée au niveau de ses cuisses. La chaleur suffocante lui dictait sa conduite ; elle devait se calmer. Respirer avant de tenter quoi que ce soit.
D’autres craquements se firent entendre. Plus intenses, ceux-là. On aurait dit les tentacules d’une crevasse qui se dépliaient. La vérité c’est que le son se rapprochait. Et qu’il fallait se rendre à l’évidence. Une entité, probablement un intrus, progressait dans le corridor.
Elle devrait faire face à l’inévitable car elle connaissait parfaitement son logis et il y avait assurément un étranger, certainement un agresseur, qui était entré chez elle.
Il y avait de la lumière sous la porte. Pas un filet mais un torrent gorgé d’énergie. Ça vacillait, comme la flamme d’une bougie, mais multiplié par l’infini.
Alors ça bougeait vraiment de l’autre côté. Elle sentait bien quelque chose, une odeur de tête brulée. De maniaque.
– Qui est là ? prononça-t-elle, aussitôt assaillie par une nausée brutale qui la força à poser une main sur sa bouche.
Elle eut le temps de juger la terreur comme responsable de ce puissant haut le coeur et saisit de sa main libre le morceau d’un défunt miroir qui trainait depuis des années sur sa commode. Elle n’était jamais parvenue à s’en débarrasser. Vestige d’un souvenir centenaire, ancestral et précieux.
Elle s’injuria en silence, se maudissant de ne pas accompagner son téléphone partout où il allait. Avec pour tout prétexte la possibilité que peut-être des ondes maléfiques lui triturent le crâne à force de proximité.
La porte s’ébranla. Comme si une rafale s’attaquait à elle. Cécile attrapa la poignée et s’en servit comme une canne car ses jambes flanchaient. Contre son gré ou non, le mécanisme qui maintenait la porte fermée n’opposa aucune résistance et elle s’écarta violemment.
L’agresseur se tenait dans l’ouverture. Gigantesque, imposant, ses yeux incendiaires réchauffant davantage le corps de Cécile déjà en fièvre.
Elle recula en régurgitant. Un jet subit et direct, abondant, qui étala sur le sol ses couleurs italiennes. Et un parfum nauséabond se mêla aux effluves concubines.
Pliée en deux, elle tenta d’évaluer l’ampleur de ce qui se dressait devant elle. Elle essuya son menton avec le revers de sa robe de nuit et releva péniblement la tête. Son cerveau endolori luttait contre une douleur lancinante et tentait de retrouver sa capacité maximale. Car s’échapper ne serait pas une mince affaire mais représentait plutôt un défi de taille.
Cécile avait peur de mourir. Son agresseur allait la tuer. Il allait lui faire mal, la dénuder, la dépouiller, la décharner, s’emparer d’elle.
Il allait lui faire la peau. Elle en avait la certitude.
Elle estima alors l’espace libre entre l’embrasure et l’ennemi et s’y faufila sans réfléchir. Son instinct lui suggéra de fermer les yeux et de foncer vers la cuisine en espérant l’atteindre saine et sauve.
Un sifflement de sirène se mêla aux bourdonnements qui grondaient dans ses oreilles. Une fraction de seconde elle songea à une bouilloire bruyante qui faisait partie de ses souvenirs d’enfance. À ce moment-là, son dos était tendu et fébrile, convaincu qu’il était une cible de choix et la probable première victime de ce qui était à ses trousses. Juste derrière.
Lorsque Cécile ouvrit les yeux, sa main droite tournait une clé et le loquet tirait sa révérence.
Elle avait parcouru le chemin en aveugle, évitant les obstacles de mémoire ou par frénésie. Mais le résultat était le même : elle était dehors et dévalait l’escalier sans trop savoir où se trouvait l’intrus. Elle ne se retourna pas mais courut vers la sortie de la cour et la pelouse sous ses pieds lui procura un sentiment de liberté et d’espoir plutôt étrange. Elle n’était peut-être pas encore tirée d’affaire alors le temps de célébrer n’était pas encore venu.
-Cécile !
Elle reconnut la voix de sa voisine, la douce Madame Sorel, la bonne vieille Madame Sorel, qui passait ses étés à épingler des vêtements dépareillés sur la corde grincheuse et à interpeller quiconque se pointait dans son paysage. Sauf que c’était la nuit et Cécile eut le temps de s’étonner de l’entendre à cette heure tout en s’en réjouissant à la fois.
-J’ai appelé les pompiers, Cécile, gesticula Madame Sorel alors que Cécile franchissait la clôture. Ils sont en route ! Tu n’es pas blessée ? Tu as eu de la chance, Seigneur! C’est tout un feu !
…
